En Belgique, à quelques 30 Kilomètres de la ville d’Anvers dans la province de Flandre-Orientale, se situe le village de Doel. Après l’implantation d’une centrale électrique en 1974, Doel a été bouleversé par un projet d’agrandissement du port d’Anvers et d’un plan d’expropriation.

Ce village d’une superficie de 25km² s’est transformé aux fil des années en un terrain gigantesque de Street art. On peut y trouver des fresques peintes par les artistes locaux belges tels que ROA, RESTO, PSO MAN mais également des pochoirs et autres graffitis de divers artistes et tagueurs.

Sur la route menant à Doel, on longe pendant 5 kilomètres le bassin du port d’Anvers « Deurganckdok » dans un décor de lignes à hautes tensions, de masses de terres, de grues, de containers entassés sans perdre de vue au loin les deux cheminées de la centrale nucléaire de DOEL.

À l’arrivée, on est tout de suite plongé dans un univers postapocalyptique!

 Pas un bruit extérieur si ça n’est les sifflements des oiseaux. Quelques touristes au loin prenant des photos et un petit chat gris que j’aperçois dans le jardin d’enfant qui a mon approche courent se réfugier dans les buissons d’un parc pour enfants qui étrangement est entretenu.

On découvre alors des rues désertes, des terrains vagues, des jardins défraichis et des rangées de logements à l’abandon avec leurs fenêtres murées ou brisées et dont les murs sont recouverts de quelques vieux tracts en Flamand, de pochoirs et de nombreux graffiti.

 

 

 

 

Quelques rares portes des habitations sont restées entre ouvertes. On découvre à l’intérieur des débris et trace de passage de squatteurs.

On peut tenter d’imaginer la vie de quartier qui y régnait avec ce qu’il reste de reconnaissables comme anciens commerces:

 

 

Que s’est-il donc passé dans ce village qui est devenu fantôme ?

Doel était un village du 17ème siècle avec ces maisons en briques rouges et habitations bourgeoises dans le style renaissance flamand. Il y avait son école, sa ligne de bus, son jardin d’enfant, sa station-service & garage, son moulin classé monument historique et sa Hooghuis  (« la grande maison ») juste à côté de l’église qui appartenait à la famille du célèbre peintre flamand Peter Paul RUBENS.

Doel est aujourd’hui un tout autre décor. Après de nombreuses recherches sur internet et des demandes de renseignements à la région auxquelles je n’ai pas eu de réponse, j’ai réussi à m’entretenir longuement au téléphone avec un salarié travaillant pour la commune de Beveren qui a pu m’expliquer ce qui s’est passé.

Après l’installation en 1974 de la centrale nucléaire qui est toujours en activité, DOEL a vécu son deuxième grand bouleversement en 1998 quand la région flamande décida d’élargir le port d’Anvers et de « rayer » de la carte le village.

Dans les années 1990, les exportations de marchandises ont connu une forte croissance. La région décida alors de construire des nouveaux quais pour conteneurs.

Mon contact m’expliqua qu’une vingtaine d’endroits avaient été étudiés, comme la ville du Havre en France, de Hambourg en Allemagne, mais le village de DOEL fut retenu suite à sa localisation géographique et sa petite démographie.

Doel se situe en effet sur la rive gauche de l’Escaut, fleuve de 355 Km de long qui traverse la France, la Belgique et les Pays-Bas ce qui était un endroit propice pour l’expansion du port d’Anvers.

Suite à la décision finale de l’emplacement, la région réalisa une étude questionnant la « viabilité » de DOEL après achèvement des travaux. Avec seulement 981 habitants en 1998, l’étude a conclu que Doel ne serait pas vivable et lança son plan d’expropriation.

Pour ce faire, la région installa dans une maison du village un médiateur social chargé de mettre à exécution le plan d’expropriation. Afin de convaincre les gens de partir volontairement, la région leur proposa un plan d’accompagnement personnalisé et des indemnités financièrement très intéressantes.

Les propriétaires d’habitations reçurent plus que la valeur estimée de leur bien immobilier avec une prime de compensation par année habitée à Doel (4340 Français belge selon les chiffres du rapport de mon contact).

Les commerçants reçurent des indemnités calculées sur le pourcentage de leur chiffre d’affaire annuel avec une prime d’ancienneté.  La majorité des commerces et habitants quittèrent le village pendant que les premiers travaux d’expansion du port débutèrent en octobre 1999.

Peu de temps après le commencement des travaux et quelques démolitions de bâtiments, une intense bataille juridique s’engagea entre le gouvernement Flamand et le Comité d’action Doel 2020 (groupe militant pour la conservation du village), le groupe de travail Natuurreservaten Linkeroever-Waasland (« Réserves naturelles Rive gauche & Pays de Waes ») et le Vlaams Agrarisch Centrum (« Centre Agraire Flamand »).

Des entrepreneurs privés et les autorités portuaires engagèrent des négociations avec les associations contestataires mais les divergences de vues entre ces acteurs ont conduit à une paralysie totale de la construction du nouveau terminal de conteneurs.  Le plan d‘expropriation se termina le 31 Décembre 2003.

Doel attira rapidement de nombreux squatteurs (estimation entre 150 et 200) ce qui « poussa » les habitants les plus réticents qui ne voulaient pas partir à quitter le village suite au vandalisme et le manque de sécurité qui y régnait.  Des interventions de la police ont eu lieu pour évincer les squatters.

Au 31 décembre 2013, Doel recensait 143 habitants dont seulement 4 maisons réellement occupées et déclarées en tant que résidence principale. La centrale électrique est toujours ouverte (Fin 2013 : 940 employées) ainsi que le moulin qui a été aménagé en un café-restaurant pour les ouvriers et curieux touristes de passage.

Le vieux moulin, la centre nucléaire et le fleuve l’Escaut

Dans un documentaire de 1998 Un ange à Doel, le réalisateur Tom Fassaert raconte la lutte des habitants de Doel qui doivent quitter leurs maisons livrées à la démolition. Tourné en noir et blanc, le film est centré sur la résistance d’Emilienne, une habitante âgée de 75 ans, qui  refuse de quitter le village.

Au cours du tournage, le curé meurt, les amies d’Emilienne quittent leur logement et le village commence à disparaitre sous les pelleteuses… Dans une des scènes, Emilienne dans sa cuisine est en train de fumer une cigarette avec une amie Colette qui lui lit à voix hautes des annonces d’appartements dans la région et dont Emilienne se désintéresse.  Emilienne conclut à Collette :

« La vie qui va venir, ça ne vaut rien. Je trouve qu’on est trop vieilles pour une autre maison. »

Le devenir de ce village reste en suspens. Le projet d’agrandissement du port est toujours à l’arrêt et le comité DOEL 2020 veille sur le village en espérant que celui-ci revive peut-être un jour…  En attendant, les artistes de passage redonnent un peu de couleur et d’âme au village.

Détails&Infos Artistes :

Bue the warrior official fan page

Ivesone official website

Pso Man official fan page

Resto official fan page

ROA official fan page

 

©Emilie Brion

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